Jardin

Tu lui a offert un jardin
à lui
à ton grand-père
lequel t’a vu grandir

il y a marché
la tête vers le ciel
sans voir les pivoines
sans entendre les herbes en fête
au printemps

il t’a regardé
te demandant ce qu’il y faisait
dans ce jardin

lui qui te cueillais des pivoines
les roses fushia
lorsqu’elles pendaient
leurs pétales en éventail
trop lourds pour se supporter

tu as offert un jardin à un alzheimer
pour te souvenir
pour te supporter

Enveloppé

Tu n’as même pas ouvert les enveloppes. Tu les as mises en veilleuse, mes lettres, mes bisous. Tu les as encadrées. Tu les as mises sur ton bureau en attendant ce quoi que je ne saurais te dire mais ça tu dois déjà le savoir puisqu’elle t’a sans doute averti de ne pas les ouvrir. Elle t’a pointé, toi et ton passé, comme s’il habitait avec vous deux, comme si lui et toi veniez de faire une gaffe de laquelle vous vouliez vous lavez en pointant l’autre.

Ça fait au moins cinq ans, je le sais. Tu en as vu passer des soupers de famille avec différentes filles, tu en as vu passer des crises de jalousie au restaurant, et moi pendant ce temps là je te revoyais les coudes sur la table pendant que tu mangeais le pâté chinois de ma mère ou je t’imaginais me chuchoter des douceurs quand la télévision du voisin me rendait cinglée.

Des fois je me demande s’il en aurait été de même si on se serait pas rencontré, si la fois que j’ai pris le train au mois de mai j’avais décidé de faire autre chose et de ne pas t’avoir regardé monter dans le wagon et t’asseoir près de moi. Je me souviens de quand je suis descendue à la gare Sauvé, je prenais mon temps pour me rendre à mon auto et toi, sans t’avoir remarqué, tu étais déjà rendu dans la tienne. Tu t’es approché de moi et t’a baissé ta fenêtre. Il faisait beau et tu m’as demandé ce que j’allais faire de mon après-midi, je t’ai répondu pas grand chose, que je retournais chez moi avant un souper de famille. T’avais l’air déçu parce que tu m’as dit que t’aurais aimé qu’on aille prendre une bière ensemble, tu m’as dit m’avoir vu te regarder et t’as pensé que tu m’intéressais. Je me suis excusée et je t’ai donné mon numéro, mais pas mon nom.

Tu ne m’as jamais rappelée, mais on s’est recroisé par miracle tu m’as dit. C’était à la gare centrale, deux mois après la gare Sauvé. Ça sentait le bagel grillé et t’en as profité pour m’en proposer un. Je t’ai dit que tu avais de la chance puisque j’avais prévu manger, mais pas en famille. On s’est trouvé un café avec ces chaises fer forgé, plancher céramique à damier pour se promettre du temps à parler. Après nos commandes – ton sandwich salade au thon et mon bagel fromage cheddar et jambon fumé – tu m’as raconté tes faiblesses culinaires pour te justifier de ta présence à la gare, à laquelle tu venais quotidiennement après ton cours de spinning ou de yoga dépendant ton humeur matinale. On a jasé jusqu’au dernier train ; je t’ai fait paysage de mes derniers rêves qui me sont réapparus après leur sabbatique et de mes derniers jours passés à chercher un livre dont je ne connais pas le titre. Tu as souris. À la fin, avant nos aurevoirs sans lendemain, j’ai fondu comme le fromage de mon bagel ; j’avais peur que ce miracle en soit vraiment un.

C’est ce jour là, un mardi, que tu m’as révélé ton nom : Julien. Ça sonnait comme l’été quand tu me l’as dit, il s’est mit à faire soleil à l’intérieur des bâtiments de béton. Et je ne sais pas si c’est d’un lien fait à partir d’un film ou d’une photo de tes souvenirs, mais tu as pensé que je m’appelais Camille à cause de mes cheveux blonds et mes grands yeux d’enfant. Quand tu as su que je n’étais pas une Camille, mais une Clémence tu m’as dit c’est proche, je le savais que tu te trouvais dans la gamme des prénoms commençant par C.

La semaine

ralentissement
sans nom
sans description

mais tout journalier le connaît

c’est lui qui survient toujours à l’heure qu’on arrive
dans le corridor des cinq minutes entre deux trains
pour partir

c’est lui qui dure sans durer
qui préfère nous faire surprise de son séjour sur la ligne verte ou orange

c’est lui qui entraîne l’étalement des options pour s’enfuir de l’île
mais qui préfère s’enfuir à l’instant où l’on le quitte

c’est lui qui marque nos retards à nos rendez-vous
qui s’invite comme une mouche sur nos repas pris sur terrasse

c’est lui qui dort les fins de semaine
qui nous manque jamais
et que l’on voudrait qu’il hiberne toute l’année

Peau d’hier

Du grand écart à la split, le sexe rampant sur le plancher de danse, son bassin basculait de l’avant vers l’arrière. Ses mains glissaient, dessinaient des cercles, et celles des autres dans leur chemise à fleurs tranchaient l’air selon la mesure de la macarena.

Elle prenait ses dimanches à faire son ménage qui se chorégraphiait sur des chansons kitch des années 1990. Et les soirs de semaine, ils étaient occasions de sortir dans les clubs de danse sociale du troisième âge pour montrer ses nouveaux pas signature. Mais personne ne la remarquait dans son corset dentelle noir vintage accessoirisé de plumes.

Personne depuis les vingt dernières années ne lui a dit qu’elle était douée pour attirer les regards ou qu’elle avait la souplesse et le sex-appeal d’une danseuse burlesque. Seuls quelques messieurs lavés de leur union, assez aventureux pour s’être promener jusque dans sa chambre, ont remarqué ses photos argentiques ; elle, sous les projecteurs, qui dévoilait sa silhouette sablier dans l’entre feutré d’un cabaret.