Enveloppé

Tu n’as même pas ouvert les enveloppes. Tu les as mises en veilleuse, mes lettres, mes bisous. Tu les as encadrées. Tu les as mises sur ton bureau en attendant ce quoi que je ne saurais te dire mais ça tu dois déjà le savoir puisqu’elle t’a sans doute averti de ne pas les ouvrir. Elle t’a pointé, toi et ton passé, comme s’il habitait avec vous deux, comme si lui et toi veniez de faire une gaffe de laquelle vous vouliez vous lavez en pointant l’autre.

Ça fait au moins cinq ans, je le sais. Tu en as vu passer des soupers de famille avec différentes filles, tu en as vu passer des crises de jalousie au restaurant, et moi pendant ce temps là je te revoyais les coudes sur la table pendant que tu mangeais le pâté chinois de ma mère ou je t’imaginais me chuchoter des douceurs quand la télévision du voisin me rendait cinglée.

Des fois je me demande s’il en aurait été de même si on se serait pas rencontré, si la fois que j’ai pris le train au mois de mai j’avais décidé de faire autre chose et de ne pas t’avoir regardé monter dans le wagon et t’asseoir près de moi. Je me souviens de quand je suis descendue à la gare Sauvé, je prenais mon temps pour me rendre à mon auto et toi, sans t’avoir remarqué, tu étais déjà rendu dans la tienne. Tu t’es approché de moi et t’a baissé ta fenêtre. Il faisait beau et tu m’as demandé ce que j’allais faire de mon après-midi, je t’ai répondu pas grand chose, que je retournais chez moi avant un souper de famille. T’avais l’air déçu parce que tu m’as dit que t’aurais aimé qu’on aille prendre une bière ensemble, tu m’as dit m’avoir vu te regarder et t’as pensé que tu m’intéressais. Je me suis excusée et je t’ai donné mon numéro, mais pas mon nom.

Tu ne m’as jamais rappelée, mais on s’est recroisé par miracle tu m’as dit. C’était à la gare centrale, deux mois après la gare Sauvé. Ça sentait le bagel grillé et t’en as profité pour m’en proposer un. Je t’ai dit que tu avais de la chance puisque j’avais prévu manger, mais pas en famille. On s’est trouvé un café avec ces chaises fer forgé, plancher céramique à damier pour se promettre du temps à parler. Après nos commandes – ton sandwich salade au thon et mon bagel fromage cheddar et jambon fumé – tu m’as raconté tes faiblesses culinaires pour te justifier de ta présence à la gare, à laquelle tu venais quotidiennement après ton cours de spinning ou de yoga dépendant ton humeur matinale. On a jasé jusqu’au dernier train ; je t’ai fait paysage de mes derniers rêves qui me sont réapparus après leur sabbatique et de mes derniers jours passés à chercher un livre dont je ne connais pas le titre. Tu as souris. À la fin, avant nos aurevoirs sans lendemain, j’ai fondu comme le fromage de mon bagel ; j’avais peur que ce miracle en soit vraiment un.

C’est ce jour là, un mardi, que tu m’as révélé ton nom : Julien. Ça sonnait comme l’été quand tu me l’as dit, il s’est mit à faire soleil à l’intérieur des bâtiments de béton. Et je ne sais pas si c’est d’un lien fait à partir d’un film ou d’une photo de tes souvenirs, mais tu as pensé que je m’appelais Camille à cause de mes cheveux blonds et mes grands yeux d’enfant. Quand tu as su que je n’étais pas une Camille, mais une Clémence tu m’as dit c’est proche, je le savais que tu te trouvais dans la gamme des prénoms commençant par C.

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